Le paradoxe de la productivité
Depuis qu'on construit Catena avec des agents IA, notre vélocité a explosé. On livre des features en 3 jours au lieu de 15. On teste des hypothèses produit en quelques heures. On poc, on déploie, on itère… à deux, avec la puissance d'une équipe de sept.
C'est grisant. C'est réel. Et je l'ai documenté ici même, chiffres à l'appui.
Mais il y a un revers dont je ne parlais pas. Un revers que j'ai mis des mois à identifier, parce qu'il ne ressemble à rien de ce qu'on connaît. Pas de crunch. Pas de nuits blanches. Pas de surcharge horaire visible. Juste un cerveau qui ne s'arrête jamais de tourner.
Je vais parler du burnout invisible du développement augmenté par l'IA (pour les développeurs, les PM, PO, etc…). Et de pourquoi, paradoxalement, c'est exactement l'inverse de ce qu'on prône depuis des années avec l'Agilité.
L'anti-pattern agile que personne ne voit
On le répète dans toutes les formations, tous les ateliers, tous les rituels d'équipe, et pour ma part, dans toutes les missions de coaching ou d’accompagnement. Le principe fondamental de la productivité agile, c'est le flow : faire des actions plus petites, mais de bout en bout. Finir un sujet avant d'en commencer un autre. Limiter le travail en cours. Le fameux WIP limit du Kanban.
Pourquoi ? Parce que le context switching a un coût cognitif énorme. Chaque fois qu'on change de sujet, le cerveau a besoin d'une phase d'adaptation pour se remettre dans le contexte. Les études en psychologie cognitive parlent de 15 à 25 minutes pour retrouver un état de concentration profonde après une interruption. Si on saute d'un sujet à l'autre toute la journée, on ne retrouve jamais cet état. On reste en surface. On s'épuise.
C'est exactement le fondement du Lean : réduire le gaspillage lié aux en-cours, aux files d'attente mentales, au multitâche. Toyota l'avait compris pour les chaînes de production. L'agilité l'a transposé au développement logiciel.
Et voilà qu'on fait tout l'inverse.
Le workflow du dev augmenté par IA
Quand on développe avec un agent IA, le workflow change radicalement. Et c'est là que le piège se referme, presque sans qu'on s'en rende compte.
On prompt une feature. L'IA travaille. Pendant qu'elle génère, on ne reste pas les bras croisés. On passe à un autre sujet. On rédige une spec. On revoit un design. On lance un autre prompt sur un autre contexte. L'IA revient avec un résultat. On teste, on ajuste, on reprompt. On revient au premier sujet. On a perdu le fil. On relit. On se recontextualise. On reprompt. Entretemps, une troisième idée a germé. Et cette feature aussi, tiens, ce serait facile à faire. Et ça en plus.
Le cerveau ne traite plus un sujet à la fois. Il jongle en permanence entre 5, 8, 10 contextes différents. Pas parce qu'on le choisit, mais parce que l'outil le permet. Parce que la vitesse de l'IA crée un appel d'air irrésistible.
Le piège fondamental L'IA ne nous donne pas plus de temps. Elle nous donne plus de capacité d'initiation. On démarre plus de choses, mais notre cerveau humain reste le même. Il n'a pas évolué pour gérer 10 flux parallèles.
La charge mentale invisible
Ce qui rend ce phénomène particulièrement dangereux, c'est qu'il est invisible. Les signaux classiques du surmenage ne sont pas là. On ne fait pas d'heures supplémentaires. On rentre chez soi à une heure raisonnable.
Mais le cerveau, lui, n'a pas décroché. Il continue de tourner sur les 10 sujets en cours. Il repasse en boucle sur le bug non résolu du prompt 3, sur l'architecture du prompt 7, sur le résultat bizarre du prompt 5, la nouvelle feature (les nouvelles features) qui ont germées dans notre tête pendant la journée. La nuit, il compile. Le week-end, il itère en arrière-plan.
C'est une forme de surcharge qui ne se mesure pas en heures. Elle se mesure en nombre de contextes actifs simultanés. Et ce nombre, avec le dev assisté par IA, a été multiplié par 3 ou 4 sans que personne ne s'en aperçoive.
Les symptômes sont diffus : difficulté à se concentrer sur un seul sujet, sensation de ne jamais "finir" quoi que ce soit, fatigue mentale disproportionnée par rapport au temps travaillé, irritabilité, impression de courir sans avancer. Rien de spectaculaire. Rien qui déclenche une alerte. Mais une usure qui s'accumule.
Ce qu’on a changé (et ce que je recommande)
Je ne prétends pas avoir la solution définitive. Mais voici ce qu'on a mis en place chez Catena, en s'appuyant précisément sur les principes agiles qu'on avait oubliés (un comble pour moi 🫣).
- Limiter le WIP, même avec l'IA. On s'impose un maximum de 2 sujets en parallèle par personne. Même si l'IA pourrait en gérer 10. C'est nous le goulot d'étranglement, pas l'IA. Autant l'accepter plutôt que de faire semblant.
- Timeboxer les sessions de prompting. On utilise nos propres outils (les séquences de Catena) pour structurer nos sessions de développement. 45 minutes sur un sujet, pause, décision : on continue ou on passe à autre chose. Mais on ne jongle pas.
- Séparer le temps de génération du temps de validation. Au lieu de lancer 5 prompts en parallèle et de valider au fil de l'eau, on regroupe : une phase de génération, puis une phase de review. Le cerveau reste dans un seul mode à la fois.
- Sanctuariser du temps sans IA. Des moments où on réfléchit sans prompter, sans attendre de résultat, sans le réflexe de "tiens, je pourrais demander ça à l'IA". C'est contre-intuitif quand on a un outil aussi puissant à portée de main. Mais c'est nécessaire.
- Bonus : Un Backlog des idées instantanées. Les idées qui viennent lors des phases de prompt, review, tests ne sont pas traitées immédiatement. Elles sont mises au parking (concept Lean/agile 😊) puis triées en fin de journée.
Un enjeu collectif, pas juste individuel
Ce sujet dépasse le cadre de Catena. Si on observe ce qui se passe dans l'écosystème tech, on voit des équipes entières basculer vers le dev assisté par IA sans aucune réflexion sur l'impact cognitif.
Les gains de productivité sont célébrés. Les risques psychosociaux sont ignorés.
On va voir émerger, dans les mois et années qui viennent, une nouvelle forme de burnout. Pas le burnout classique lié à la surcharge de travail. Un burnout lié à la surcharge de contextes. Des développeurs, des product managers, des founders qui font des journées "normales" en termes d'heures, mais dont le cerveau est en surchauffe permanente parce qu'ils gèrent 10 fois plus de flux qu'avant.
Après le Burn-out. Après le Bore-out… Voici le Prompt-out
Les entreprises qui prendront ce sujet au sérieux auront un avantage. Pas seulement pour le bien-être de leurs équipes, mais aussi pour la qualité de ce qu'elles produisent. Parce qu'un cerveau en surchauffe ne prend pas de bonnes décisions. Il ne fait pas de bon design. Il ne construit pas de bons produits.
L'IA reste formidable… mais on reste humains
Que ce soit clair : je ne regrette rien. Le dev assisté par IA a transformé notre façon de construire Catena. On fait des choses qui étaient impossibles il y a deux ans. La productivité est réelle. Les gains sont concrets.
Mais la productivité sans durabilité, ce n'est pas de la productivité. C'est de la dette. De la dette cognitive. Et comme toute dette, elle finit par se payer.
L'ironie, c'est que la réponse est sous nos yeux depuis des années. C'est l'Agilité. C'est le Lean. C'est le WIP limit. C'est le single-piece flow. C'est tout ce qu'on enseigne dans les ateliers qu'on anime avec Catena. Il suffit de l'appliquer à nous-mêmes.
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Cet article a été rédigé par Aymeric Proux, founder de Catena. Pour échanger sur la facilitation ou nos outils, retrouvez-moi sur LinkedIn.
